Alors que le monde découvre le tournant de l’intelligence artificielle, on aurait espéré d’une nouvelle génération de têtes de listes aux élections européennes qu’elle s’en empare. Las, nos concitoyens n’ont droit qu’à des pétitions de principe superficielles, autant de reflets caricaturaux du discours habituel de chaque tribu politique.
C’était pourtant la première grande échéance électorale après la révélation de ChatGPT, déjà utilisée par plus de 300 millions de personnes dans le monde et désormais un Français sur cinq dans son travail. Alors que se manifeste une frénétique volonté régulatrice bruxelloise avec l’IA Act récemment voté, bien peu d’élus appréhendent les conséquences de cette technologie de rupture.
Face à ce défi, les propositions exprimées sur le sujet sont une traduction souvent maladroite de la ligne directrice générale du parti. On trouve donc sans surprise ceux qui veulent répartir la richesse qui n’existe pas, ceux qui veulent nous protéger de l’ennemi intérieur et bien sûr, ceux qui veulent faire payer les entreprises.
A gauche, le candidat socialiste Raphaël Glucksmann propose de se consacrer à ses passions tristes que sont la nécessaire « harmonisation » des règles européennes et à l’investissement, évidemment public et dûment « planifié ». Il est aussitôt repris sur sa gauche par Manon Aubry (LFI) et Marie Toussaint (EELV) qui nous rappellent que la priorité n’est sans doute pas l’IA, encore moins le numérique, mais bien la priorité climatique et plaident pour les « Low Tech » résilientes et peu énergivores. Ces deux candidates souhaitent briser dans l’œuf toute forme de concentration capitalistique, forcément suspecte, allant dans le sens d’une Commissions sourcilleuse quant à l’émergence de champions européens. L’Europe est mise en garde : sa main ne doit plus trembler face aux lobbies locaux et outre-Atlantique, et encore moins face à ses propres entrepreneurs dominants. Espérons que les Koulaks numériques que nous sommes tous ne doivent pas bientôt rendre gorge, jugés pour frivolité face aux causes essentielles : décroissance et égalité formelle pour tous.
A droite, de Renaissance à LR, il est bien évident que les électorats vieillissants prêtent une attention distraite au sujet tout comme leurs édiles. Ainsi, malgré la bonne volonté affichée de François-Xavier Bellamy, on nous propose une énième fois de réduire les charges qui pèsent sur les entreprises – lesquelles n’hésiteront pas à les transformer en dividendes car elles ne sont pas des œuvres de charité. Pour les leaders de la droite et du centre, l’argent public, jalousement gardé par les bureaucrates bruxellois, sera ainsi libéré par un énième et mythique choc de simplification. Bien entendu, l’investissement privé sera sommé de s’exécuter et de prendre son risque.
Encore plus à droite, on sent la volonté du candidat Bardella (RN) de déployer ici, non loin de Marion Maréchal (Reconquête), sa fraîche maîtrise d’un sujet qui le crédite d’une forme de respectabilité gouvernementale. Conseillé, dit-on, par l’iconoclaste Laurent Alexandre, le candidat égrène savamment son offre de data center européen, l’augmentation du budget de la recherche, et pour le reste, somme également le privé de s’exécuter, revenant là à ses réflexes ataviques.
Point commun à tous ces candidats, le concept de souveraineté numérique est sans doute une idée en danger dans la mesure où plus personne ne s’y oppose. Tel le gaullisme, le concept est devenu suffisamment flou pour que chacun le brandisse sans étayer à aucun moment les choix qui le définissent.
Le numérique continue ainsi, avec le thème pourtant vital de l’intelligence artificielle, d’être au discours politique une forme de glaçage pâtissier finalisant l’architecture des positions, une expression superficielle du positionnement. Fallait il succomber à autant de simplisme et de caricature pour parler d’une politique de l’Intelligence artificielle ? Quelle erreur d’analyse, alors que les média de tous les pays abordent ce thème en boucle et qu’il passionne beaucoup de nos compatriotes.
Il y a quelques semaines, le candidat slovaque pressenti, Michal Simecka, perdait les élections à deux jours de l’échéance, vaincu par des vidéos générées par IA le mettant en scène en train de décrire le trucage des élections ou d’appeler à l’augmentation du prix de la bière. Alors que cette technologie fait rage dans les campagnes électorales devenues ultra ciblées et personnalisées, comme on l’a vu lors des élections indiennes ou des primaires américaines, elle ne peut manquer de nous interroger sur le fonctionnement de la démocratie, du débat public et notamment des campagnes électorales.
L’IA est surtout une révolution sociale et économique. Elle va détruire des emplois et bouleverser des équilibres existants, dans un rapport supérieur à l’électricité ou le train avant elle. Il s’agit donc de se projeter avec ambition et radicalité dans cette technologie : jadis, à l’âge du chemin de fer, nos pères du vieux continent n’ont pas réglementé le cheval vapeur, ils ont posé des rails. C’est un changement de nature et non de degré qui nous attends. L’Europe semble l’échelle naturelle pour y prétendre.
Antonio Gramsci nous rappelle que la crise nait quand le vieux n’arrive pas à mourir et que le neuf n’arrive pas à naître. Ici, l’Europe et nos candidats mènent comme trop souvent les batailles de la veille.



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